Flotter
Quand le courant disparaît et qu’il ne reste que le calme plat.
Ce moment que je ne sais pas vraiment nommer
Je ne sais pas vraiment comment appeler cet instant.
Je sais seulement qu’il existe.
Il arrive rarement, sans prévenir, et disparaît presque aussitôt qu’une pensée revient. C’est peut-être pour ça qu’il est aussi étrange. Parce qu’on ne peut pas vraiment le tenir. On ne peut pas le garder dans ses mains, on ne peut pas le prolonger, on ne peut même pas vraiment décider qu’il va arriver.
Il arrive.
Et pendant quelques secondes, tout semble différent.
Pas différent autour de moi. La pièce est la même. Le monde est le même. Rien n’a réellement bougé. Mais à l’intérieur, quelque chose se coupe. Ou plutôt quelque chose s’arrête enfin de tirer.
Je crois que c’est ça qui me fascine dans ce moment.
Pas de bruit. Aucune annonce . Ni de grande révélation avec une réponse claire. Il n’arrive pas en disant : voilà, c’est ça que tu devais comprendre.
Non.
Il est là, simplement.
Et moi, pendant un instant, je flotte.
Je ne sais pas si tout le monde vit ce moment de la même manière. Je ne pense pas. Chacun a ses mots, ses images, ses sensations. Certains parleront de paix. D’autres de vide. D’autres de lumière, de chaleur, de silence, d’amour ou de fatigue qui tombe enfin.
Moi, je crois que je parle de flottement parce que c’est ce qui se rapproche le plus de ce que je ressens.
Comme si mon corps et mon esprit arrêtaient de peser en même temps.
La sensation de flotter
Il y a d’abord quelque chose de physique.
Ce genre de moment où l’on est bien dans son lit, au chaud, sans vouloir bouger. Le corps posé, presque porté. Il n’y a pas besoin de chercher une position, pas besoin de se retourner, pas besoin de faire quoi que ce soit. On est là. Et ça suffit.
Mais ce n’est pas seulement le confort du corps.
Parce que flotter, pour moi, c’est aussi mental.
C’est quand tout s’aligne. Quand tout devient clair, limpide, sans interférence. Comme si le brouillard à l’intérieur reculait d’un coup. Comme si toutes les pensées qui parlent en même temps acceptaient enfin de se taire.
Ce n’est pas forcément comprendre quelque chose. Ce n’est pas avoir une solution.
C’est juste ne plus être parasité.
Et ça, c’est rare.
Je crois que dans la vie, on est souvent traversé par trop de choses en même temps. Même quand on dit que ça va, il y a toujours un bruit derrière. Une inquiétude. Une tâche à faire. Une peur qu’on laisse dans un coin. Une fatigue qu’on ne veut pas regarder. Une phrase qu’on n’a pas digérée. Une attente qui dure. Une pression qui reste.
On continue quand même.
On marche avec tout ça.
Et parfois, sans vraiment savoir pourquoi, tout ça s’arrête quelques secondes.
Le corps se pose.
L’esprit se pose.
Et entre les deux, il y a cet état bizarre, ce mélange de bien-être intérieur et extérieur. Comme si je ne savais plus vraiment où commence le corps et où finit l’esprit.
Je flotte.
Et le mot est simple, mais je ne vois pas mieux.
Quand le courant disparaît
Chez moi, l’image qui revient, c’est celle de l’eau.
Une rivière.
Une rivière avec du courant, comme la vie finalement. Quelque chose qui pousse, qui tire, qui oblige à avancer même quand on n’a pas envie. Quelque chose contre lequel on nage sans toujours s’en rendre compte.
Et puis, dans ce moment-là, le courant disparaît.
Comme si devant moi il n’y avait plus qu’une grande étendue d’eau calme.
Pas de bruit.
Pas de mouvement.
Juste le calme plat.
Et moi, je suis là, à flotter dessus naturellement.
Je ne nage plus. Je ne lutte plus. Je ne cherche pas à rejoindre une rive. Je ne regarde pas derrière pour voir d’où je viens. Je ne regarde pas devant pour savoir où je dois aller.
Je flotte.
Et il ne se passe rien.
Mais ce rien-là suffit.
C’est peut-être ça le plus étrange. Dans la plupart des moments de la vie, on attend quelque chose. Une suite. Une réponse. Une action. Une confirmation. Une direction. Même dans les moments heureux, on veut souvent les comprendre, les retenir, les raconter, les prolonger.
Là, non.
Il n’y a rien à faire.
Il n’y a même pas l’envie de faire quelque chose.
Je suis seulement là.
Et je crois que ce moment est si puissant parce qu’il est à l’opposé de tout ce qu’on vit d’habitude. On veut contrôler, prévoir, tenir, gérer, expliquer, réussir, éviter l’échec, éviter la douleur, éviter le vide. On veut rester maître de quelque chose.
Mais quand je flotte, je ne contrôle rien.
Et ce n’est pas inquiétant.
C’est même l’inverse.
C’est peut-être le seul moment où ne rien contrôler devient calme.
Après avoir tenu
Je ne sais pas si c’est pareil pour tout le monde, mais chez moi, ce moment arrive souvent après un grand stress.
Après avoir tenu.
Après avoir réussi là où je pensais échouer.
Après un effort considérable, mental ou physique. Quand ma zone de confort est loin derrière moi. Quand je n’ai pas vraiment le choix. Quand il faut avancer, même si je doute, même si je fatigue, même si une partie de moi aimerait juste arrêter.
Et puis ça passe.
La chose se termine. La pression tombe. Le moment que je craignais est derrière moi. Je suis encore là.
Et là, parfois, ce flottement arrive.
Je ne sais pas si c’est une récompense. Peut-être que c’est simplement physiologique. Peut-être que c’est le corps qui relâche d’un coup toute la tension qu’il a gardée. Peut-être que c’est le cerveau qui baisse la garde. Peut-être que c’est juste une réaction naturelle.
Je ne peux pas l’affirmer.
Mais j’aime penser que c’est une récompense.
La récompense d’avoir tenu le coup.
Quelque chose de discret. Une récompense que personne ne voit. Une récompense qui ne dure que quelques secondes et qui pourtant semble immense.
Comme si une partie profonde de moi savait que j’arrive au bout de la route.
Peu importe ce qu’était cette route.
Un stress. Une peur. Une attente. Une période. Une décision. Une épreuve. Une fatigue. Une chose que je pensais ne pas réussir à traverser.
Cette partie profonde ne dit pas : tu vois, tu as réussi.
Elle sait juste que j’arrive au bout.
Et mon corps suit.
Je crois que c’est pour ça que ce moment peut arriver après avoir frôlé l’échec. Pas forcément après une réussite propre, belle, nette, parfaite. Mais après ce moment où je me disais que normalement, je devais tomber. Que normalement, je ne devais pas passer.
Et pourtant je suis là.
Je suis encore là.
Et pendant quelques secondes, je flotte.
Dans les bras de quelqu’un
Mais ce moment ne vient pas seulement après le stress.
Il peut aussi arriver dans les bras de quelqu’un qu’on aime.
Et là, ce n’est pas exactement la même route, mais il y a quand même quelque chose qui se ressemble.
Parce que dans les bras de quelqu’un qu’on aime vraiment, on ne lutte plus non plus. Pas besoin de tenir une image. Pas besoin d’être fort. Pas besoin d’être clair. Pas besoin d’expliquer ce qu’on ressent. On peut simplement exister dans l’espace de l’autre.
Il y a des présences qui calment plus que des mots.
Et peut-être que le flottement vient aussi de là. De cette sensation rare où l’on n’a plus besoin de porter seul quelque chose. Où le monde peut attendre un peu. Où le bruit extérieur continue sûrement, mais ne nous atteint plus de la même façon.
On est là.
Dans une chaleur.
Dans une sécurité.
Dans un endroit qui n’a pas besoin d’être immense pour être profond.
Je crois que chacun a ses portes d’entrée. Pour certains, ce sera une musique. Pour d’autres, une lumière dans une pièce. Un lit chaud. Une bonne nouvelle. Une respiration. Une marche seul. Un message qu’on attendait. Un geste. Un sourire. Une main posée au bon endroit au bon moment.
Le déclencheur change.
Mais le point commun reste peut-être là : la sensation de flotter, et sûrement l’apaisement.
Juste le calme.
La béatitude, en gros.
Un état où rien ne demande plus rien.
Ce qui disparaît quand une pensée revient
Ce moment ne dure pas longtemps.
Enfin, je crois.
Parce que le temps a une manière étrange de disparaître à ce moment-là. En réalité, ça ne doit durer que quelques secondes. Mais à l’intérieur, ça paraît beaucoup plus long. Comme si le temps n’avait plus vraiment de mesure. Comme s’il n’y avait plus d’avant, plus d’après, juste un espace suspendu.
Et puis une pensée revient.
Une seule.
Et tout disparaît instantanément.
Pas avec brutalité. Pas avec déception. Pas avec tristesse.
Ça disparaît comme si ça n’avait jamais eu lieu.
Je ne me dis pas : mince, c’est fini.
Je ne regrette pas.
Je ne cherche pas à le retrouver.
Je reviens simplement à moi, comme si rien ne s’était passé.
C’est peut-être ça qui est le plus étrange. Le moment ne laisse presque rien derrière lui. Tout redevient normal sans transition. Le monde est exactement comme avant. Rien n’a bougé entre temps.
Comme si le corps et l’esprit avaient redémarré.
Un redémarrage silencieux.
La vie reprend. Les pensées reviennent. Le courant revient. Le bruit revient.
Mais il y a eu ce moment.
Même s’il ne laisse rien, il a existé.
Et déjà là, il y a une contradiction. Je dis qu’il ne laisse rien, mais j’en parle encore. Donc peut-être qu’il laisse quelque chose quand même. Pas une trace visible. Pas une émotion qui reste. Peut-être seulement une preuve intime.
La preuve que ce calme existe.
Même s’il ne reste pas.
Le silence intérieur
Je crois que ce flottement est lié au silence.
Mais pas seulement le silence autour de moi.
Parce qu’on peut être dans un endroit silencieux et avoir un vacarme entier dans la tête. On peut être seul dans une pièce, sans musique, sans voix, sans bruit, et pourtant être traversé par mille choses. Le silence extérieur ne suffit pas toujours.
Le silence dont je parle est plus intérieur.
C’est ce moment où même les pensées arrêtent de faire du bruit.
Plus d’interférence.
Plus de calcul.
Plus de peur.
Plus de phrase qui tourne.
Plus de scénario.
Plus de courant.
Ce n’est pas le monde qui devient silencieux. C’est moi qui arrête enfin de faire du bruit à l’intérieur.
Et peut-être que c’est pour ça que ce moment semble presque sacré.
Pas sacré dans un sens religieux. Je ne parle pas de ça. Je parle de quelque chose d’intouchable. Quelque chose qui appartient à une partie profonde de nous. Une zone où il ne faut pas mettre trop de mots, pas trop de contrôle, pas trop de volonté.
Tout ce qui est rare demande du respect.
Parce que c’est précieux.
Et ce silence-là est précieux.
Parce qu’il ne se fabrique pas vraiment. On peut sûrement créer de bonnes conditions. On peut ralentir, se poser, respirer, se protéger un peu du bruit. Mais le vrai moment, celui où tout disparaît, je ne crois pas qu’on puisse le commander.
Et même si on pouvait, je ne sais pas si ce serait une bonne chose.
Je crois que si on réussissait à le déclencher quand on veut, ça lui enlèverait sa force.
Chaque chose en ce monde qui est rare ne devrait pas devenir commune.
Parce qu’à force de rendre les choses disponibles, on finit parfois par ne plus les voir.
Le jardin secret
Ce moment est individuel.
Personne ne le voit vraiment.
Quelqu’un pourrait être à côté de moi et ne rien remarquer. Je ne change pas forcément de visage. Je ne dis rien. Je ne bouge pas. Extérieurement, il ne se passe presque rien.
Mais à l’intérieur, tout s’arrête.
Et je crois que c’est aussi pour ça que ce moment appartient au jardin secret.
Il n’a pas besoin d’être partagé pour avoir de la valeur. Il n’a pas besoin d’être raconté, prouvé, validé. Il n’a pas besoin que quelqu’un dise : oui, je comprends, donc ça existe.
Il existe déjà.
Dans un monde où l’on veut souvent tout montrer, tout raconter, tout transformer en preuve, je trouve ça important de garder certains moments pour soi.
Parce qu’ils sont trop intérieurs.
Tout ne mérite pas d’être partagé. Non pas parce que ça n’a pas de valeur, mais justement parce que ça en a trop.
Il y a des moments qui perdent quelque chose quand on veut trop les exposer. Des moments qui n’ont pas besoin de devenir du contenu, une histoire, une phrase parfaite, une image à publier. Ils peuvent rester là où ils sont.
Dans ce jardin secret.
Ce moment, c’est un peu ça.
Il existe.
Et parfois, ça suffit largement.
Chacun ses mots
Je ne crois pas qu’il y ait une seule manière d’expliquer ce flottement.
Moi, je parle d’eau calme. De rivière. De courant qui disparaît. De redémarrage. De route qui arrive au bout.
Mais quelqu’un d’autre parlera peut-être d’une lumière. D’un souffle. D’une chaleur. D’un vide doux. D’une musique. D’un poids qui tombe. D’un silence. D’un endroit intérieur où il peut enfin se reposer.
Chacun l’explique avec ses mots, parce que chacun le vit avec ce qu’il porte en lui.
Et c’est peut-être pour ça que ce moment est difficile à définir de manière propre. Pas parce qu’il est impossible à raconter, mais parce qu’il est intime. On peut le décrire. On peut tourner autour. On peut donner des images. Mais au fond, ce que l’on décrit, ce n’est pas seulement le moment.
C’est aussi ce qu’on a traversé avant.
Chez moi, ce flottement arrive souvent après le poids. Après avoir porté trop longtemps. Après avoir cru que je n’y arriverais pas. Après avoir été loin de ma zone de confort. Après avoir continué quand même.
Mais je ne veux pas en faire une règle.
Je ne sais pas si l’on flotte mieux après avoir coulé un peu.
Je sais seulement que chez moi, ça ressemble à ça.
Et peut-être que chez quelqu’un d’autre, ce sera différent. Peut-être que ce moment viendra dans quelque chose de très simple. Une lumière le matin. Une couverture. Un café. Une chanson. Un sourire. Un trajet. Une présence.
Je crois qu’on a tous nos déclencheurs.
Et peut-être qu’on ne les remarque pas assez.
Ce que la vitesse nous vole
Aujourd’hui, je crois que c’est dur de s’ancrer dans l’instant présent.
Tout va vite.
Trop vite parfois.
On veut tous le bonheur, mais on le vit peut-être chaque jour sans vraiment l’observer. Sans vraiment le vivre. On attend quelque chose de grand, quelque chose d’évident, quelque chose qui viendrait confirmer que oui, là, c’est le bonheur.
Mais souvent, il est plus petit que ça.
Un geste.
Un sourire.
Une musique.
Une chaleur.
Une parole.
Une respiration.
Un moment où l’on se sent un peu moins seul.
Une perle se cache dans chaque instant, il suffit juste de regarder.
Mais le problème, c’est que regarder demande du temps. Et le temps, aujourd’hui, on le donne à beaucoup d’autres choses. On court. On consomme. On répond. On anticipe. On travaille. On scrolle. On cherche la prochaine chose avant même d’avoir vécu celle qui est là.
On a délaissé notre temps pour du papier.
On a délaissé l’amour pour du lien rapide.
Et je ne dis pas ça comme une grande vérité contre le monde moderne. Je fais partie de ce monde aussi. Je vais vite aussi. Je passe à côté de choses aussi. Je ne suis pas au-dessus de ça.
Mais je le ressens.
On reste beaucoup à la surface.
Parce que la surface est plus facile. On voit tout. On comprend vite. On juge vite. On passe vite à autre chose.
La profondeur, elle, demande un risque.
Parce qu’en profondeur, on ne voit pas tout de suite. Il faut y aller sans garantie. Il faut accepter de ne pas tout contrôler. Il faut parfois attendre, parfois se tromper, parfois ne rien obtenir tout de suite.
Et dans un monde qui veut tout maintenant, ce qui demande du temps paraît presque inutile.
Pourtant, je crois que les moments rares ne peuvent pas vraiment naître dans la vitesse.
Ou alors ils passent devant nous, et on ne les voit pas.
L’échange équivalent
J’ai souvent cette idée en tête.
L’échange équivalent.
On ne peut pas tout avoir rapidement sans contrepartie.
Si l’on gagne quelque chose trop vite, on donne autre chose en échange. Pas toujours de manière visible. Pas toujours tout de suite. Mais il y a un prix. Peut-être de l’attention. Peut-être de la profondeur. Peut-être de la patience. Peut-être une capacité à apprécier ce qui est simple.
On veut des liens rapides, mais on perd parfois la profondeur.
On veut des résultats rapides, mais on perd parfois le goût du chemin.
On veut être heureux vite, mais on oublie que certains bonheurs ne se forcent pas.
Et ce moment de flottement, je crois qu’il est exactement à l’inverse de cette logique.
Il n’est pas rapide dans ce qu’il demande avant.
Même s’il ne dure que quelques secondes, il arrive parfois après une longue route. Après de la patience. Après du poids. Après du silence. Après quelque chose qui s’est accumulé sans faire de bruit.
C’est peut-être pour ça qu’il ne faut pas essayer de le rendre commun.
Parce que si tout devient accessible tout de suite, alors tout finit par perdre un peu de sa valeur.
Je ne veux pas apprendre à déclencher ce moment.
Je ne veux pas en faire une méthode.
Je ne veux pas appuyer sur un bouton pour flotter.
Parce que ce qui fait sa puissance, c’est sa rareté. Sa surprise. Son côté presque donné sans qu’on l’ait demandé.
Ce moment ne se cherche pas.
Il se reçoit.
Protéger ce qui est rare
Je crois qu’il faut protéger tout ce qui est rare.
Pas forcément le protéger du monde entier, comme si le monde voulait absolument le détruire. Mais le protéger de nous-mêmes aussi. De notre envie de posséder. De comprendre. De répéter. De transformer chaque chose forte en habitude.
Parce qu’une chose rare qui devient commune perd parfois son éclat.
On le voit partout.
Une musique qu’on écoute trop finit par ne plus donner la même chose. Un endroit qu’on idéalise trop finit par devenir normal. Un mot qu’on répète trop finit par se vider. Même certains sentiments, quand on les cherche trop fort, finissent par sonner faux.
Alors ce flottement, je ne veux pas le provoquer.
Je veux le reconnaître quand il vient.
Je veux le respecter quand il part.
Je veux accepter qu’il soit rare, justement parce que sa rareté fait partie de lui.
Ce n’est pas un moment qui m’appartient totalement. Je ne peux pas le commander. Je ne peux pas l’allonger. Je ne peux pas décider qu’il va rester.
Je peux seulement être là.
Et peut-être que c’est déjà beaucoup.
Parce qu’être là, vraiment là, c’est peut-être devenu une chose rare aussi.
Le rêve comme écho
Il y a quelque chose du rêve dans ce moment.
Pas parce que c’est irréel.
Au contraire, parfois ça semble plus réel que le reste.
Mais comme le rêve, il arrive sans permission. Il s’impose doucement. Il traverse. Il disparaît. Et quand on essaie de le retenir, il reste seulement des fragments.
Une sensation.
Une image.
Une certitude floue.
Le rêve peut marquer sans qu’on sache pourquoi. Il peut rester dans un coin de nous, même quand on oublie les détails. Le flottement fait un peu pareil, je crois.
Il ne laisse pas forcément une histoire.
Il laisse la preuve qu’un état existe.
Un état où le courant n’est plus là.
Un état où je n’ai plus besoin de lutter.
Un état où une partie profonde de moi sait quelque chose avant même que ma tête le comprenne.
Et peut-être que c’est pour ça que j’ai envie d’en parler.
Pas pour l’expliquer entièrement.
Pas pour le capturer.
Juste pour tourner autour avec mes mots.
Pour dire : ça existe.
Chez moi, en tout cas, ça existe.
Mélancolie
Il y a quelque chose de mélancolique dans tout ça.
Parce que je crois qu’on perd beaucoup de moments sans même s’en rendre compte.
Pas parce qu’ils disparaissent vraiment.
Mais parce qu’on ne les regarde plus.
On traverse les journées comme des choses à finir. On coche. On avance. On attend le soir, puis la semaine suivante, puis le mois suivant. On veut arriver quelque part. On veut que ça aille mieux. On veut que ça avance. On veut que ça rapporte. On veut que ça serve.
Et au milieu de ça, les petits moments passent.
Ils sont là, mais ils deviennent banals.
Un sourire devient juste un sourire.
Une musique devient juste un fond sonore.
Un lit chaud devient juste un lit.
Une présence devient juste une habitude.
Alors qu’il y avait peut-être une perle dedans.
Je crois que c’est ça qui me rend triste parfois.
Pas seulement le fait que le monde va vite.
Mais le fait qu’à force d’aller vite, on finit par croire que ce qui est simple n’a plus de valeur.
On cherche des grands bonheurs, des grandes preuves, des grands changements. Et peut-être qu’en attendant ces grandes choses, on passe à côté de ce qui nous tenait déjà un peu debout.
Peut-être que le calme plat existe encore.
Mais peut-être que je passe trop souvent trop vite devant lui.
Espoir
Mais malgré ça, je crois qu’il y a de l’espoir.
Parce que ces moments existent encore.
Ils ne sont pas morts.
Ils arrivent encore.
Dans un lit chaud.
Dans les bras de quelqu’un.
Après une épreuve.
Après une route longue.
Après une peur.
Après une réussite qu’on n’osait pas imaginer.
Dans une musique.
Dans une lumière.
Dans un geste.
Dans une respiration.
Dans un instant où, sans vraiment savoir pourquoi, le courant disparaît.
Et même si ça ne dure que quelques secondes, ça suffit à prouver quelque chose.
Pas que tout ira bien.
Pas que la vie est simple.
Pas que le bonheur est facile.
Mais que le calme existe.
Que l’apaisement existe.
Que quelque part, en nous, il y a encore une surface où l’on peut flotter.
Je ne sais pas si ce moment donne confiance. Je ne peux pas l’affirmer. Peut-être qu’il ne donne rien de plus que lui-même. Peut-être qu’il ne fait que rappeler que l’on a déjà traversé quelque chose. Et parfois, ça suffit.
Parce qu’on oublie vite qu’on a tenu.
On oublie vite les routes que l’on a terminées.
On oublie vite les poids que l’on a portés.
Et puis parfois, sans prévenir, une partie profonde de nous le sait.
Elle sait qu’on arrive au bout.
Elle sait que ce chemin là a été traversé.
Elle sait qu’on peut passer à la suite, même si cette suite ne veut pas dire la même chose pour tout le monde.
Pour certains, ce sera une libération.
Pour d’autres, une transition.
Pour d’autres encore, une acceptation.
Ou simplement le début discret d’un nouveau chapitre.
Le flottement ne donne pas forcément une réponse.
Il ne dit pas quoi faire.
Il ne donne pas un plan.
Il dit seulement, peut-être : tu peux relâcher maintenant.
Et pendant quelques secondes, c’est assez.
Rester à la surface
Je crois que flotter, ce n’est pas partir ailleurs.
Ce n’est pas fuir le monde.
Ce n’est pas oublier ce que l’on a vécu.
Ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre.
C’est peut-être même l’inverse.
C’est revenir à une version plus claire de soi. Celle qui existe quand le bruit tombe. Celle qui n’a pas besoin de forcer, de prouver, de tenir, de contrôler. Celle qui est là, simplement, dans le calme plat.
Je ne sais pas si ce que je dis est vrai.
C’est simplement ma pensée.
Ma théorie.
Ma manière d’expliquer un instant que je ne possède pas vraiment.
Mais j’aime croire que ce moment existe pour une raison. J’aime croire qu’il vient quand une partie profonde de moi comprend que j’arrive au bout d’une route. J’aime croire que c’est une récompense d’avoir tenu le coup, même si je ne peux pas le prouver.
Et peut-être que je n’ai pas besoin de le prouver.
Certains moments ne demandent pas de preuve.
Ils demandent seulement d’être vécus.
Alors quand ce moment arrive, je ne veux pas le retenir.
Je ne veux pas le comprendre à mort.
Je ne veux pas le transformer en quelque chose de commun.
Je veux juste le laisser être rare.
Le laisser être sacré à sa manière.
Le laisser exister dans mon jardin secret.
Parce que peut-être que flotter, ce n’est pas grand-chose vu de l’extérieur.
Mais à l’intérieur, c’est immense.
C’est le courant qui n’est plus là.
C’est la route qui, pour cette fois, arrive au bout.
C’est le corps et l’esprit qui redémarrent sans bruit.
Et moi, pendant quelques secondes, je n’ai plus rien à porter.
Je reste là.
À la surface.
Dans le calme plat.



Un texte magnifique !
Merci pour ce voyage flottant.